J’ai choisi de fixer sur la terre le mouvement rapide d’un contact de la surface intérieure de deux mains. L’instant de l’œuvre ainsi réalisée est fixé en mémoire dans la terre grâce à l’action de l’air et du feu. Pour réaliser cette œuvre, j’ai mis au point un protocole : plusieurs de mes amis venant à la maison ont eu pour jeu de signer leur passage en imprimant l’empreinte de leurs poignées de mains réciproques sur une balle de terre. La trace en a été quasi instantanée, l’empreinte constitue le négatif de la forme de la position interne des mains qui se serrent. Chacune de ces traces est étiquetée avec le nom des personnes auteurs ainsi que la date de leurs réalisations. Les pièces étant suffisamment sèches, je les ai cuites à une température progressive de mille degrés et les ai sorties brûlantes de mon four pour qu’elles subissent un enfumage. Je n’ai pas choisi de les émailler pour ne pas rajouter d’épaisseur à la terre, ce qui déformerait l’empreinte. Les dépôts de la fumée dus à l’enfumage sont visibles sur chacune des pièces ainsi que les différentes couleurs de terre que j’ai utilisée. Certaines empreintes sont plus marquées que d’autres. Quelques-unes sont fragmentaires et ne reproduisent pas la totalité du geste. La pression des doigts est différente en fonction de la taille de la main, de la puissance de son geste, et de la plasticité de la terre.Contrairement au travail céramique habituel, il s’agit d’une œuvre d’un instant. Le protocole interdisait tout repentir. D’ordinaire, mon travail n’est pas sur la transcription d’un réel, mais sur son invention. Il mobilise comme outil principal : la main, là, la main est devenue elle-même le motif de l’œuvre. Dans un travail ordinair e, le trajet des doigts s’effectue sur un support plastique et il se déploie dans la durée. La matière argileuse permet le repentir, on peut faire, défaire, effacer et tout recommencer. La terre a cette capacité d’exprimer non pas le réel, mais le possible. Pour le céramiste, c’est par le geste qu’il invente le réel en créant un univers. Le but ultime du modelage est la création d’un objet qui se réalise dans la durée, et qui constitue la trace visible d’une démarche, d’un moment de vie. Les mains du céramiste imposent une forme, une écriture et même un style à son matériau. La main touche l’univers, le découvre, s’en empare et le transforme. L’empreinte signe une identité. Dans la pratique du modelage, la matière est un support pour l’esprit : il s’agit d’instaurer un contact aussi étroit que possible entre la main et la pensée...

Août 2005. Détails de l’œuvre Mémoires du temps , 28 empreintes de poignée de mains datées et étiquetées, céramique enfumée, bois, 4m de long sur 15cm de large.
« L’histoire de l’homme tient sur la paume de la main, dans la feuille de vigne imprimée dans la paume de la main » . (Penone)

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